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Duel Macron-Le Pen, diaspora, Algérie-France : entretien avec Brahim Kas

Duel Macron-Le Pen, diaspora, Algérie-France : entretien avec Brahim Kas

Brahim Kas, chercheur en relations internationales, notamment en géopolitique du Moyen-Orient et du Maghreb, géopolitique du sport et diplomatie économique

Brahim Kas est chercheur en relations internationales, notamment en géopolitique du Moyen-Orient et du Maghreb, géopolitique du sport et diplomatie économique. Dans cet entretien accordé à TSA, il évoque l’élection présidentielle française, notamment sous l’angle de la place et du poids de la diaspora algérienne, la montée des extrémismes en France et d’autres questions liées à la relation franco-algérienne.

TSA. Les sondages donnent le président Emmanuel Macron gagnant au second tour de l’élection présidentielle française, mais avec une avance plus faible que celle de 2017. Les chances de Marine Le Pen de gagner sont-elles donc réelles ?

Brahim Kas. Je ne crois pas que Marine Le Pen puisse gagner l’élection car l’ensemble du bloc dit républicain au sens fort du terme va se mobiliser contre l’extrême-droite, mais il y aura un score plus serré à attendre. À chaque élection, l’écart s’amenuise et les sondages donnent des résultats dans la marge d’erreur qui peut laisser un suspense sur le résultat, une grande incertitude.

Ce qui est vrai en revanche, c’est que Marine Le Pen consolidera son socle et donc cela signifie qu’il faudra compter sur elle notamment au moment des législatives même si tout dépendra de la façon dont Eric Zemmour, qui a lui aussi un socle intéressant, va nouer des alliances parce que sa stratégie est celle de l’union des droites et je pense qu’elle n’a jamais été aussi proche.

La Droite (une très grande partie) est comme un fruit mûr, prête à se jeter dans les bras de Marine Le Pen qui a considérablement dédiabolisé son discours et a fait des appels du pied à la droite traditionnelle. Donc avec le score totalement dérisoire de Valérie Pécresse au premier tour de la présidentielle, il y a quand même un boulevard pour cette union des droites.

Après, c’est aussi la Droite la plus « bête du monde », il n’est pas impossible qu’elle retombe dans le travers de la division et que cela lui coûte beaucoup politiquement. C’est quelque chose en tout cas à observer de près.

Marine le Pen pourrait bénéficier d’une réserve de voix dans des déçus des 5 ans de la macronie, donc pas nécessairement un vote d’adhésion notamment chez les gilets jaunes, les déçus de la crise sanitaire. Une réserve de voix que Marine Le Pen n’aurait pas eue sans cette volonté de sanctionner la présidence Macron.

Marine Le Pen a arrondi les angles, elle est plus acceptable pour l’opinion publique. Elle s’est aussi retrouvée avantagée par les excès de Eric Zemmour et lui a permis de recentrer les questions du pouvoir d’achat qui occupe les Français. Il ne faut pas oublier la forte proportion des abstentionnistes qui pourraient décider de voter pour l’un ou pour l’autre des deux candidats en fonction de leurs « bourdes ».

TSA. Certains estiment que si Marine Le Pen ne gagne pas cette fois, ce ne sera que partie remise au vu de l’extrême-droitisation montante de la société française. La victoire de l’extrême-droite est-elle, à terme, inéluctable, d’autant plus que son discours est banalisé au point d’être repris par une partie de la classe politique traditionnelle ?

Brahim Kas. J’hésite à employer le terme de l’extrême-droitisation de la société française parce qu’il y a des thématiques qui ont été mises de côté par les partis traditionnels et qui ont contribué à radicaliser les discours et faire monter effectivement des personnalités radicales des deux côtés de l’échiquier, de l’extrême-gauche comme de l’extrême-droite.

Il y a clairement une radicalisation et une crispation de la société française, crispation identitaire, crispation sociale aussi liée à un marasme économique, un endettement massif ces trente dernières années sans réformes réelles. Donc, est-ce que la victoire de l’extrême-droite est inéluctable ? Je ne sais pas.

Ce que je pense, c’est que les partis traditionnels, pour survivre, devront essayer -d’ailleurs Emmanuel Macron le fait- de prendre en charge les thématiques portées traditionnellement par l’extrême-droite, à tort d’ailleurs, et qui doivent être prises à bras le corps de façon raisonnée, rationnelle par les partis traditionnels. Tout dépendra de la capacité des partis au gouvernement, en particulier celui d’Emmanuel Macron, de prendre à bras le corps les sujets qui crispent la société française et d’apporter des solutions réelles.

On observe clairement une demande d’ordre à droite mais pas seulement à droite, je pense que cela traverse tout l’échiquier politique. Il y a une demande d’État, mais un État fort, c’est-à-dire un État juste mais un État intransigeant et pas un État mou, un État qui transige avec des règles.

C’est probablement une des choses qui tue notre démocratie. On a un État qui est à la fois omniprésent, omnipotent mais aussi impuissant, aussi impuissant qu’il est pléthorique. Tant que l’État ne sera pas respecté, il y a effectivement ce risque, à droite comme à gauche, qu’il y ait des tentations de radicalisme sur fond de crise économique à gauche et sur fond de crise identitaire à droite.

La droitisation de la société française est une tendance lourde qui est à l’œuvre, c’est une donnée qu’il faut intégrer. En France, les opinions ne sont pas capables de réélire un candidat comme en Allemagne ou même en Angleterre. Les Français sont des adeptes du « dégagisme ».

Sauf erreur de ma part, Marine le Pen a déclaré que c’était sa dernière présidentielle. Elle souhaiterait voir Jordan Bardella, conjoint d’une de ses nièces, reprendre le flambeau. Quand vous évoquez la montée inéluctable de l’extrême-droite, il faudrait s’entendre sur ce qu’est l’extrême-droite aujourd’hui en France car ce n’est plus aussi clair que du temps de Jean-Marie Le Pen.

Hormis le trublion Eric Zemmour, plus personne ne tient un discours négationniste ou ouvertement raciste au Rassemblement national.

La question de l’union des droites, un pari d’Eric Zemmour, sera à suivre de près lors du 3e tour, c’est-à-dire aux élections législatives. La programmatique de Marine Le Pen, que l’on peut comparer à une gauche populiste, n’a pas la même position que son père ou Eric Zemmour qui sont plutôt libéraux. L’immaturité de Marine Le Pen sur les questions économiques pourrait faire obstacle à une union des droites.

Aussi, le peuple de droite qui vit aisément n’a peut-être pas intérêt à renverser la table. S’ajoute à ce que nous venons de dire, l’instabilité géopolitique internationale qui va exacerber le sentiment d’insécurité économique et identitaire du peuple de France.

Face à la recomposition du monde à laquelle nous assistons, la tentation du repli sur soi et la recherche du bouc émissaire ne sont pas à écarter.

TSA. Comment expliquer justement cette montée du discours extrémiste en France ?

Brahim Kas. J’ai déjà répondu à cette question, c’est la non-prise en compte des réalités par les partis traditionnels qui sont sur des vieux logiciels hérités en fait de la Seconde guerre mondiale, d’une époque qui est révolue. Ces partis sont devenus incapables de comprendre les réalités qui sont liées à la nouvelle France.

Il y a des géographes comme Christophe Guilluy qui a bien montré l’importance de ce qu’il appelle la France périphérique, du nouveau clivage en France entre métropoles et milieux ruraux. Il y a ces nouvelles réalités sociologiques qui n’ont pas été vraiment prises en compte (ou tardivement) et on voit que les appareils (politiques) ont des difficultés à s’adapter à cette nouvelle réalité.

Les hommes qui ont été formés dans les appareils politiques il y a 20 ou 30 ans restent au pouvoir ou sont cadres dirigeants des partis politiques qui restent sur ces vieux cadres mentaux donc hérités de la France d’hier. Tant que c’est comme cela, oui l’extrême-droitisation, la radicalisation en général de la société sera en progression.

En réalité il y a une différence entre une situation réelle et perçue. Un peu comme la température ressentie et réelle. Certains médias d’opinion mainstream banalisent les discours extrémistes. L’une des conséquences pour les Français est de se sentir envahis, dépossédés de leur mère patrie.

Le succès de la chaîne télévisée Cnews participe de ce phénomène de banalisation en donnant la voix à Eric Zemmour. Le polémiste tenait des propos pouvant justifier que les gens descendent dans la rue. Forme de légitimation d’un discours purement xénophobe. La population française est plus perméable aux idées extrêmes, pas seulement de l’extrême-droite, que ses voisins européens (j’entends voisins de l’Europe occidentale).

La montée du discours extrémiste peut aussi s’expliquer par les échecs successifs de la politique de la ville, en particulier dans les grandes agglomérations. Les changements culturels chez les immigrés arabo-musulmans ou leurs descendants avec la montée du fait religieux, sa visibilité plus affirmée dans l’espace public, viennent heurter le regard des Français.

Le déclassement des travailleurs français depuis les années 1990 y a certainement sa part dans la montée du discours extrême.

Jacques Attali avait observé deux paradoxes de la France : c’est un pays qui possède la deuxième surface maritime au monde (ZEE) mais sa population reste terrienne, ne se projetant pas à l’extérieur ; la France jouit d’une image d’un pays issu des Lumières mais pourtant sa population ne s’aime pas.

Se rappeler à titre d’illustration la blague populaire du « gars » qui se rend chez un vendeur de fruits de mer et constate que les crabes se trouvent dans une grande casserole sans couvercle. Il s’en étonne et demande pourquoi il n’y a pas de couvercle. Le vendeur lui rétorque : « Ne vous inquiétez pas, ce sont des crabes français qui sont beaucoup plus motivés que les crabes d’autres nationalités pour empêcher quelqu’un de sortir ».

Le Français a une psychologie de râleur. Un exemple me vient à l’esprit, celui du « Quoi qu’il en coûte » du président Emmanuel Macron lors de la crise sanitaire du Covid, des milliards d’aide ont été injectés dans l’économie française et dans l’aide aux personnes, et pourtant, nous avions l’impression d’être les plus maltraités au monde. C’est le paradoxe de notre société française.

Les sociétés se radicalisent avec une responsabilité des médias. Les deux extrêmes gagnent considérablement du terrain au détriment des partis traditionnels. Les Républicains ou les Socialistes n’existent quasiment plus sur le plan national eu égard à leurs scores respectifs lors du premier tour des élections présidentielles. Les populistes pourraient se saisir d’un moment d’opportunité politique en exacerbant les peurs.

TSA. Des observateurs ont relevé que les insultes de certaines parties envers les musulmans étaient destinées à les empêcher de constituer une force électorale. Pensez-vous que les musulmans de France peuvent peser sur l’issue de l’élection, sachant que 69 % d’entre eux ont voté pour le même candidat, Jean-Luc Mélenchon, au premier tour ?

Oui, les musulmans peuvent certainement peser, même si on peut penser, comme on l’a vu avec Donald Trump aux États-Unis, que les minorités « stigmatisées » n’hésitent pas, de plus en plus, à franchir le Rubicon et voter pour des partis qui leur sont défavorables de façon intuitive.

Oui, dans la mesure où le débat s’est assez polarisé sur l’islam ces dernières années et il y a dans l’électorat musulman une hypersensibilité à la façon dont les candidats les traitent, donc oui j’aurai tendance à penser que cela les conduit à les dépolitiser ou à les envoyer sur le terrain de l’intervention directe mais politiquement orientée.

C’est plus une intuition parce qu’on voit aussi qu’Emmanuel Macron a certes un discours équilibré mais avec sa loi sur le radicalisme, une partie de la population musulmane a pu le sentir comme une attaque supplémentaire. Devant la porosité des idées de Macron de cette nature, peut-être que l’électorat musulman risque de s’abstenir plutôt que de voter Macron ou Marine Le Pen.

Le vote musulman n’existe pas plus que le vote catholique, protestant ou juif. Les Français de confession musulmane ne sont pas un bloc monolithique. Par contre, dès que les musulmans tentent de s’organiser (je pense au CCIF), on les accuse de fragmenter la société française, la société nationale. Personne ne veut voir émerger un communautarisme musulman qui viendrait fracturer la communauté nationale.

Si les musulmans se structuraient et développaient une plateforme programmatique, la classe politique n’en voudrait pas. Les Français de confession musulmane se sont effectivement mobilisés pour Jean-Luc Mélenchon car ils sont vraiment las du discours d’Eric Zemmour, de ses violences verbales contre les musulmans en France et de France.

69 % des musulmans ont voté pour le candidat Mélenchon qui est indéniablement plus sensible au sujet. Ils pourraient peser car un des enjeux de la victoire de Macron au second tour est le report des 21 % de Mélenchon. Tout se joue à la marge. Si plus d’un tiers des électeurs de Mélenchon votent contre Macron en déposant un bulletin pour Marine le Pen (en faisant le grand écart) alors l’équation électorale deviendrait inédite.

Néanmoins, les musulmans qui ont voté Mélenchon ne sont pas assez nombreux, une masse critique pour constituer une force chez Mélenchon. Comme cela va se jouer à la marge, alors oui les musulmans peuvent cette fois, et c’est inédit, être une partie de l’équation du second tour des élections présidentielles.

TSA. Pendant la campagne et la précampagne, l’Algérie était présente dans les débats. Que représente l’Algérie dans l’équation électorale française ?

Brahim Kas. L’Algérie a toujours un poids symbolique dans l’équation électorale française. Ceci dit, l’Algérie n’a pas été non plus un des thèmes de campagne. Nous avons eu une campagne très particulière tournée autour de l’Ukraine. Je ne sais pas si l’électorat d’origine algérienne est très politisé ou plutôt dépolitisé, comment il s’investit sachant qu’il n’y a pas un vote des Algériens mais des votes parce que ce n’est pas une catégorie homogène.

Je pense qu’entre les « Beurgeois » et les Algériens qui sont d’origine plus populaire, il doit y avoir des différences très profondes dans leur relation à la France, à l’État, à l’histoire.

Les « Beurgeois » vont certainement voter Macron. À l’inverse, les Algériens d’origine populaire vont s’abstenir, voire même pour certains voter Marine Le Pen pour protéger les acquis des premières vagues d’immigration qui sont remises en cause par les nouveaux migrants.

Donc, moins de débats sur l’Algérie alors qu’à chaque élection présidentielle, la question de la mémoire s’invitait au débat. N’oublions pas qu’Eric Zemmour a des origines algériennes, dont la pensée et le programme sont peut-être marqués par l’histoire familiale.

L’Algérie était présente dans les débats car on compte aussi de nombreux Franco-Algériens, voire Algériens tout court, y compris dans le camp islamo-sceptique, dans le débat des élections. Me viennent à l’esprit Boualem Sansal, Mohammed Sifaoui, Kamel Daoud, Lydia Guirous etc.

La question de l’immigration algérienne notamment clandestine s’insère dans l’équation électorale française. Les Algériens sont les plus nombreux en termes de procédure d’expulsion. Le thème que j’avais vu arriver, à savoir le renvoi des clandestins dans leurs pays avec des sanctions très fortes sur ces pays en cas de manque de collaboration. C’est le cas aujourd’hui, par exemple, en rendant plus difficiles les transferts de devises ou la remise en cause des privilèges octroyés aux Algériens, selon Eric Zemmour, lors des accords d’Evian. Sorte de privilège accordé à l’immigration algérienne. C’est le fonds de commerce d’Eric Zemmour. Il a amené le sujet, Marine Le Pen l’a prolongé.

TSA. Les deux finalistes semblent courtiser l’électorat d’origine algérienne. Quel est le poids électoral des Algériens de France ? Dans quelle mesure ils peuvent être séduits par l’un ou l’autre candidat ?

Je ne vois pas dans le discours ce qui pourrait vous laisser penser cela ! Je ne suis pas certain qu’il y ait un vote d’origine algérienne en France alors que le vote musulman de France est plus monolithique. Ce qui est plus certain, c’est que le vote des Algériens de France n’est pas captif de la gauche.

Le peuple d’origine maghrébine, largement représenté dans les CSP modestes, est marqué par un conservatisme sociétal et par conséquent ne se retrouve pas dans un vote dit « bobo » de la gauche, ce qui ne signifie pas mécaniquement que ce vote se déporte totalement vers la droite.

L’électorat d’origine algérienne ne vote pas, me semble-t-il, par rapport à l’Algérie mais en fonction des considérations socio-économiques. À l’opposé, l’électorat d’origine turc est plus homogène, mieux organisé, plus discipliné.

TSA. Qu’est-ce qui fait que la relation franco-algérienne soit réduite aux yeux de beaucoup de politiques français à la question des visas et de l’immigration et, accessoirement, à celle de la mémoire ?

Brahim Kas. C’est l’histoire, l’histoire très récente de la guerre d’Algérie non encore complètement digérée. Et on constate que de part et d’autre de la Méditerranée, les choses sont encore incandescentes, quand bien même s’est opérée une ouverture du côté d’Emmanuel Macron, mais en même temps beaucoup de frustrations qui ont engendré des maladresses de son côté.

Plus que des maladresses d’ailleurs, dire que l’Algérie n’existait pas, était extrêmement blessant, humiliant et n’aurait jamais dû être prononcé, je pense ! Plus généralement, c’est la question de la relation de la France à ses anciennes colonies qui est en jeu, au-delà de la question algérienne, c’est un impensé autour de la colonisation et de la mémoire de la colonisation.

Même si aujourd’hui il y a beaucoup d’études sur le sujet, la France continue de se penser dans son histoire comme étant une force continentale et accessoirement que cette extension coloniale fasse encore pleinement partie de l’histoire de France. Ce n’est pas encore intégré ni dans les discours ni dans les manuels scolaires ni dans l’historiographie ni dans les mémoires.

Il y a un chemin immense à faire autour de cette question de la mémoire des colonies et aussi tout particulièrement de l’Algérie avec laquelle la relation est fusionnelle. Quant à la question de la mémoire, nous avons toujours un débat repentance versus excuses. C’est un sujet corrosif, pas encore tranché. Il se réglera progressivement avec un « effacement » des générations (des deux rives) qui ont vécu la guerre d’Algérie.

Enfin, les Algériens dits de France ne sont pas forcément visibles d’où une difficulté à penser la relation algérienne autrement que par les biais « traditionnels » : immigration, guerre d’Algérie, islam. Sait-on par exemple qu’Isabelle Adjani est d’origine algérienne, que Dany Boon ou Kad Merad le sont aussi.

Pour tenter de répondre à votre question, dans l’imaginaire collectif, beaucoup de citoyens français sont originaires d’Algérie. On pense bien entendu aux Français d’origine algérienne de 1ère, 2e, voire 3e génération mais pas que… Il y a aussi les Pieds noirs et tous ceux et celles qui ont gardé une attache culturelle, mémorielle, affective avec le pays de Camus. Cela fait beaucoup de monde, notamment dans certaines régions françaises.

Aussi, les politiques français ont en quelque sorte dans leurs dossiers opérationnels une feuille de route sur des sujets bilatéraux, d’échanges, etc. L’immigration algérienne est très importante en France et une réelle pression de la société civile française s’exerce sur les politiques pour qu’ils combattent l’immigration clandestine. Celle-ci est alimentée en partie par les visas car les Algériens, plus que d’autres immigrés, peuvent, par exemple, plus facilement travailler au « noir » et être hébergés grâce à leurs liens familiaux qu’ils ont en France.

TSA. Que doivent faire les deux pays pour dépasser les écueils qui les empêchent d’avancer dans leur relation, notamment cette question de la mémoire ? Macron est-il sur la bonne voie sur cette question ?

Brahim Kas. La question n’est pas facile, elle est même très difficile, aborder la question sous l’angle de la mémoire est probablement important. La question de la reconnaissance, je pense qu’il faudra que la France poursuive un chemin un peu solitaire de son côté, solitaire mais persévérant pour continuer à reconnaître la mémoire.

À reconnaître ce qui s’est passé durant toute la colonisation depuis 1830 jusqu’en 1962, et après ce devoir de reconnaissance (de qui s’est passé) est un préalable à d’éventuelles excuses ou pardon mais il ne doit pas nécessairement s’accompagner d’une réciprocité.

C’est un peu mon sentiment, c’est-à-dire qu’il ne faut pas se froisser s’il n’y a pas de réciprocité du côté algérien. Parce que tous les signaux que la France envoie sont entendus, je pense, dans la société algérienne, même si la dureté des positions vis-à-vis de la France, et la posture même d’anti-France que l’on peut ressentir de l’autre côté de la Méditerranéen, empêchent un chemin commun. Mais je pense que seuls les actes, pas les discours, peuvent être réconciliateurs.

Tous les petits gestes à l’instar de ceux que j’avais proposés pour les Jeux méditerranéens, qui se tiendront en juin prochain à Oran, sont les bienvenus et appréciés des autorités algériennes : que le président français élu ou réélu assiste à la cérémonie d’ouverture des Jeux de la Méditerranée, que la France y envoie ses meilleures délégations sportives pour rehausser la publicité et l’attractivité des Jeux. Les petites pierres une à une sont de nature à réconcilier un axe de la reconnaissance qui ne craint pas la non-réciprocité algérienne et puis un axe politique avec des gestes concrets visant à retisser la relation.

Emmanuel Macron a appuyé sur l’accélérateur avec le rapport Stora qui s’est voulu équilibré. Le rapport est critiqué par la droite française qui considère que les méfaits de la colonisation ont été reconnus sans contrepartie d’une plateforme mémorielle en Algérie.

Il faut reconnaître que dès l’apparition d’une crise entre les deux pays, Paris est accusé de tous les maux. Alors que faudrait-il faire ? Continuer dans cette voie de questionner les historiens. À mon humble avis de citoyen français d’origine algérienne, Emmanuel Macron a emprunté la bonne voie. J’ai l’intime conviction qu’il y a une véritable sincérité.

La question des archives est, par exemple, une piste très intéressante. Elle regorge peut-être, Dieu seul le sait, de vérités souterraines pour le moins dérangeantes. Je pense aux essais nucléaires français en Algérie durant la période coloniale.

TSA. Comment voyez-vous cette relation à l’avenir, sachant que, outre la dimension humaine, les deux pays ont une grande marge de manœuvre pour œuvrer ensemble sur bien des dossiers bilatéraux et internationaux, comme en Méditerranée et en Afrique ?

Braim Kas. Cette relation doit être reconstruite dans le temps. Je pense qu’elle est importante des deux côtés. Une sorte de métissage s’est forgé au fil du temps, une hybridation des deux sociétés avec encore beaucoup de ressentiments, de haine parfois, de discrimination de l’autre. Mais la culture rapproche, les manifestations culturelles devraient valoriser les éléments de la culture de l’un et de l’autre, valoriser les éléments d’hybridation, je pense que c’est fondamental.

Je pense également que dans la question de l’apprentissage de la langue arabe en France, il y a quelque chose à faire pour réhabiliter cette magnifique langue qui n’a pas encore sa juste place pour en faire un atout et non pas un obstacle.

La solution viendrait aussi au niveau des échanges bilatéraux, et là, la diaspora et les binationaux, mais pas que, sont disponibles. Ce serait un pont entre les deux rives appréciable car la compréhension de la psychologie algérienne par les Français est encore grandement perfectible.

Xavier Driencourt, ambassadeur de France à Alger de 2008 à 2012 et de 2017 à 2020, souligne que l’Algérie est un « gigantesque et difficile puzzle politique. Il faut dans ce pays, un ou deux ans pour comprendre le mode de fonctionnement du système. Et il arrive que certains ambassadeurs quittent Alger sans avoir très bien compris ce pays, ni les ressorts de la politique intérieure ni la complexité de la relation avec la France ». Mieux comprendre l’autre, c’est faire du business en mieux dans un rapport gagnant/gagnant entre les deux rives.

Historiquement, ce sont les commerçants à qui on assignait le statut de diplomates, les chargeant de faire passer des mots. Le cas de Renault en Algérie est emblématique. La diplomatie économique devrait avoir un bel avenir entre les deux pays.

Du côté algérien, il faut travailler, me semble-t-il, sur les échanges commerciaux. Le Code des investissements en Algérie est, me semble-t-il, peu attractif par rapport à celui du Maroc ou de la Tunisie. Les Français d’origine algérienne ont un désir fort d’y développer des activités. Ce qui m’apparaît nouveau et bienvenu est qu’Alger souhaite faire appel aujourd’hui, enfin dirai-je (sourire), à la diaspora pour permettre la création d’emploi des deux côtés de la Méditerranée.

La diaspora n’a pas toujours été perçue d’un œil bienveillant, voire même parfois « méprisée ». Je pense que le président Abdelmadjid Tebboune va dans le bon sens et qu’il est animé d’une réelle sincérité de propulser économiquement le pays.  Il a pu constater, comme beaucoup d’observateurs, la perte dramatique des compétences en Algérie.

Le duo Tebboune/Macron, qui entretient des relations beaucoup plus apaisées que ne pourraient laisser paraître les déclarations officielles, est disposé à stimuler les échanges commerciaux et à confier une partie du dossier à des membres de la diaspora algérienne dans l’intensification des échanges. Le président Macron n’avait-il pas déclaré devant le Forum des Mondes méditerranéens à Marseille que « ceux qui viennent de l’autre rive de la Méditerranéen sont une chance de faire la France en plus grand », en stigmatisant ceux qui « jettent un doute » sur les Français « venus d’ailleurs ».

Au total, malgré la complexité de la relation entre les deux géants de la Méditerranée, la construction d’une relation dépoussiérée, équilibrée et peut-être apaisée est possible, c’est mon intime conviction.

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